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Le marché de l'art au Maroc (5/8) :
les ventes aux enchères au Maroc

Dlala Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les ventes aux enchères ont existé au Maroc pratiquement sans interruption depuis les années 1920.

On sait que le Dahir de 1919 organise ces ventes sur le modèle français, en reconnaissant toutefois la coexistence de ce modèle avec le système «indigène» traditionnel de la dlala.

Au Maroc, les ventes aux enchères ne datent pas d'aujourd'hui

Parmi les dispositions les plus importantes de ce dahir, on note que :

  • Les ventes aux enchères sont nécessairement soumises à l’autorisation du tribunal d’instance du lieu où elles sont organisées.
  • Elles sont dirigées par un commissaire priseur français, détenteur des diplômes requis.
  • Elles font l’objet d’un procès verbal de vente dûment approuvé par un huissier de justice.

Le dahir de 1919 ne fait donc pas de différence de nature entre ventes volontaires et ventes judiciaires, seules ces dernières étant reconnues par la loi.

Ce texte de base est devenu obsolète après l’indépendance du Maroc, bien qu’aucun autre ne soit venu le remplacer. On a assisté donc à une évolution de fait de la pratique des ventes aux enchères. Jusque dans les années 1980 en effet, des ventes étaient organisées régulièrement, en particulier dans un grand hôtel de Casablanca, en même temps que se faisaient les ventes judiciaires normales, dans les enceintes des tribunaux et autres dépôts des douanes du royaume.

Les ventes volontaires privées ont d’abord été organisées par un avocat français de Casablanca, dont la suite à été reprise par un avocat marocain.

Ces ventes étaient alimentées essentiellement par le patrimoine encore substantiel de (ou laissé par) la colonie française d’avant l’indépendance, et se sont arrêtées quand cette source d’approvisionnement s’est tarie, et qu’il devenait difficile d’avoir suffisamment de lots pour tenir des vacations correctes.

Les ventes du «fait accompli»

Dans les années 1990, des ventes ont été organisées, de façon sporadique, par quelques marchands casablancais, à l’occasion entre autres de foires aux antiquités et à la brocante. On ne peut pas dire que ces opérations aient eu un impact quelconque sur le marché de l’art au Maroc.

L’arrivée sur le marché, il y a trois ans, de la Compagnie Marocaine des Objets et Œuvres d’Art (CMOOA) a  marqué indéniablement un tournant, et un redémarrage des ventes aux enchères au Maroc.

L’apparition de cette nouvelle entité, dirigée par un jeune, étranger au secteur, mais dynamique et volontariste, a introduit un changement radical dans la perception du marché de l’art au Maroc, et en a, en peu de temps, bouleversé les données.

L’insertion de la CMOOA dans un marché dominé par les opérateurs traditionnels, dont certains se prévalent de plusieurs dizaines d’années d’expérience, ne s’est pas faite dans le climat de sérénité nécessaire à une évolution harmonieuse et pacifique du marché. Aux accusations de «voler depuis toujours les pauvres clients» ont répondu celles de «faussaire», «bidonneur» et autres «fausses déclarations de ventes» . La succession de ventes aux résultats fracassants n’a fait qu’envenimer un peu plus ce climat de suspicion, et jeter le trouble dans un marché structurellement fragile.

Le résultat palpable de l’action soutenue de la CMOOA, au travers d’une quinzaine de ventes, a été en effet la succession de records absolus pour certains peintres orientalistes, essentiellement de l’époque coloniale, dont les cotes se sont brusquement envolées pour atteindre des sommets, et égaler parfois les prix des vrais maîtres de la peinture orientaliste. Parallèlement à cette tendance, on a assisté à une correction significative des cours de ces mêmes peintres dans les ventes publiques en France, qui a toujours été le marché de référence pour le Maroc. Au point qu’un double phénomène est en train de s’affirmer aujourd’hui : le recours direct des acheteurs marocains au marché de Drouot ou d’autres salles de ventes à Paris et en province , d’une part ; et d’autre part, un renforcement du mouvement d’introduction au Maroc d’œuvres de peintres orientalistes, parfois d'origine ou de facture douteuse, par des opérateurs informels alléchés par les perspectives de plus values conséquentes.

Il faut également souligner que l’action de la CMOOA a eu des effets positifs sur la cote de certains peintres marocains, même si l’on peut regretter que la valorisation ne se soit pas toujours faite pour ceux qu’on attendait. Mais cela est une autre affaire.

La nécessité de la concurrence

L’exemple de la CMOOA a fait des émules, et l’on a vu l’apparition de deux autres opérateurs, Eldon et Choukry et memoarts.com. La première entité est dirigée par un professionnel chevronné.

L’action de ces deux opérateurs a eu des bonheurs divers, mais son inscription dans la durée ne peut qu’aboutir à une meilleure consolidation du marché, par une diversification de l’offre. Il faudrait pour cela, outre l' indispensable professionnalisme, être en mesure de présenter une offre concurrentielle, ce qui semble difficile, la CMOOA ayant objectivement placé la barre au plus haut. L'alternative consisterait peut-être à innover, en opérant par promotion dans des secteurs de l'art, ou des segments de clientèle, nouveaux et autrement plus prometteurs.

Mais tant que manqueront les indispensables points de référence et de comparaison, le marché restera perturbé, et donc sujet aux supputations et aux rumeurs.

L'urgence d'un cadre législatif adéquat

L’autre facteur nécessaire à la mise en place d’un marché d’enchères fiable, loyal et transparent, est de nature institutionnelle. Il est en effet indiscutable, et quoiqu’en disent les uns ou les autres, que les opérations actuelles de ventes aux enchères se déroulent dans un flou total, par rapport au Dahir de référence.

Quand on dispose de l’huissier, on n’a pas le commissaire priseur, ou vice versa ; et quand on a les deux, on n’a pas l’autorisation formelle du Président du tribunal, etc.

Et quid des garanties aux vendeurs et acheteurs ? Comment s’établit la responsabilité en cas de défaut de paiement, comment se prouve le préjudice en cas de «tromperie sur la nature ou la qualité de la chose vendue» ? Que faire pour appeler en garantie un expert ou un commissaire priseur, qui se déplaceraient pour trois jours à Casablanca ou Marrakech, le temps de taper du marteau et repartiraient illico à Paris ou Toulouse ? Autant de questions légitimes, auxquelles pour l’instant nulle réponse n’est apportée, et qui risquent de se poser avec acuité au moment où  l' on s’y attend le moins.

Il ne s’agit nullement de jouer au Cassandre, mais il est temps, nous semble-t-il, de poser le problème du dispositif juridique nécessaire à l’encadrement des ventes aux enchères. Il s’agit là d’une nécessité de droit public, et d’un besoin impératif, pour d’une part protéger vendeurs et acheteurs, et d’autre part assurer une libre concurrence parmi des opérateurs, qui seraient enfin traités suivant les mêmes standards d’égalité et de loyauté.

Et ça, c’est le rôle de l’Etat.

Lire la suite : convoitises allogènes.

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